la_corollaÀ ceux qui ne connaissent pas encore les poèmes de Chiara De Luca, cette préface n’apportera rien, sauf, et c’est peut-être essentiel, de les pousser à pénétrer, avec un art délicat d’aquarelliste et la finesses d’âme d’un confident, ce monde fragile, comme suspendu entre les zones crépusculaires et voilées des états changeants de la ville et de la vie, des solitudes de l’amour comme de ses rémissions.

Les autres savent. Ils écoutent, dans le secret de l’émotion et d’une musique soudain très personnelle, cette langue dont Madame de Staël écrivait qu’elle rend plus intelligents (et fraternels) tous ceux et celles qui la parlent. Ils se récitent et répètent les vers de Chiara De Luca comme les strophes d’un fado universel, ou d’un refrain du fin amor provençal ; ils goûtent, avec un enchantement trouble, cette saudade déchirée, cette mélancolie d’exilés, ce canto, ce tango tendre dont ils entendent l’écho poétique sans même savoir d’où ni de quoi il est issu !

La raison parle ici d’un cœur qu’elle apprend à peine à reconnaître, même comme dit la chanson si l’amour finit mal…en général, « Vienne la nuit, sonne l’heure / Les jours s’en vont, je demeure ». Et la demeure de Chiara De Luca reste avant tout le poème, celui de la rencontre comme de la dérencontre, de l’amour comme du désamour, car qu’y a-t-il d’autre ?

Le temps du poème ! Sa douleur, son dire et la durée de son délire, de son charme chamanique, la dureté de ses refus mutiques ; le manque exigeant qui rend sa présence en creux inévitable, et sans lui sans doute l’existence invivable ! Qui s’étonnera donc quand elle lance au début de La Ronde du Rêve : « Je viens encore flairer l’abîme / m’ouvrir les veines pour y planter / la plume et saigner des vers sur le silence. »

Ici, les bulletins météo, de l’’âme ou du ciel, qui traversent plus d’une fois le recueil et lui donnent sa couleur, sont là pour rappeler que le dehors et le dedans, le cœur et le corps, je, les autres et le monde sont une seule et même chose dont la conscience partagée contribue à garder ensemble l’univers.

Il faut alors parler du poids de la rosée sur les roses et sur les choses de l’amour ; de sa disparition et de sa dispersion dans les brumes, l’azur, l’orage, la lumière, ou sous les pluies, les pleurs ou la neige, qui a vite fait de recouvrir les traces du paysage de la passion, si les mots ne rendaient pas évident que cela fut, et que rien ne peut plus l’empêcher d’avoir été.

Qu’il suffise ainsi pour notre plaisir intime de rappeler en paraphrasant Otis Redding : «  Sitting on the dock of the day » et de recommencer sans fin la ronde des rêves….

Werner   Lambersy

ancora vengo ad annusare l’abisso
riaprirmi le vene per immergere
la penna e sanguinare versi sul silenzio

je viens encore flairer l’abîme
m’ouvrir les veines pour y immerger
la plume et saigner des vers sur le silence

Credo
nel sacro d’ogni incontro
nell’irripetibile stagione di un momento
di Eterno presente che redime il tempo
e si possa entrare infine un cuore aperto
custodire il grido teso d’ogni sguardo
tenere parole come canto che nel vento
soffia intensamente ponti tra le storie
sul mare di un silenzio enorme che non cede
quando più non frangono le onde dell’attesa
nel piegarsi a un fondo invano di memorie.

Je crois
à la valeur sacrée de chaque rencontre
à l’unique saison d’un instant
d’Éternel présent qui rédime le temps
pouvoir enfin habiter un cœur ouvert
garder le cri tendu de chaque regard
abriter les mots tel un chant qui souffle
intensément dans le vent pour bâtir des ponts entre les histoires
au-dessus de la mer d’un silence immense qui ne se résigne pas
lorsque les vagues de l’attente ne se brisent plus
en se pliant en vain à un fond de mémoires.

Ogni giorno come questo è Natale
quando la luce tersa si scava
profondo un tunnel tra le colonne
a colpire freddissima e bella
la mano stretta attorno alla penna.
La prima pagina bianca è di nuovo
aperta in attesa di un gesto d’inizio
Cambio agenda ogni volta che muoio
per questo a febbraio in saldo ne acquisto
una mezza dozzina almeno.

Chaque jour comme celui-ci c’est Noël
où la lumière pure creuse
un tunnel profond à travers les colonnes
et frappe, glaciale et belle,
la main qui serre la plume.
La première page blanche est toujours
dans l’attente d’un geste d’offrande
Je change d’agenda à chaque fois où je meurs
c’est pour cela qu’en février j’en achète
au moins une demi-douzaine en solde.

Si riapre la corolla del ricordo
ora che fermandomi riascolto
e sono rovi a fondo nell’andare
ogni giorno dove non ci sono
incontri che svaniscano il mistero
sguardi che socchiudano il silenzio
tra petali di gela che improvvisi
si serrano per chiudermi nel boccio
dei miei sorrisi bianchi collaudati
a ingannare chi non sa vedere,
non è servito a niente sprofondare
oscure le radici tra le dune dell’amore,
polline incendiario che trascina il vento
schiude nuovamente la distanza e mi riporta.

La ronde du souvenir s’ouvre encore
à présent où je m’arrête et de nouveau j’écoute
des ronces s’entrelacent sur le chemin en allant
chaque jour là où il n’y a ni rencontres
dévoilant le mystère
ni regards recelant le silence
parmi des pétales de gèle qui soudain
se ferment pour m’étreindre dans le bourgeon
de mes sourires blancs bien rodés
et tromper celui qui ne sait pas voir,
rien ne sert de sombrer
racines obscures entre les dunes de l’amour,
pollen incendiaire à la traîne du vent
ouvre à nouveau la distance et me ramène.

Nostalgia di treni e di stazioni
di chi si siede e senza domandare
inizia a raccontarti la sua storia,
i gradini sporchi e inumiditi
di neve calpestata e di rifiuti,
dell’orologio grande sul binario
incastonato al buio dentro al gelo
che pare neghi al tempo di passare,
della bimba slava appesa alla mia gonna
mentre usurpo e tremo il nome mamma,
di chi ti guarda dentro gli occhi e tiene
e non ti chiede neanche il nome nell’ andare.

Nostalgie des gares et des trains
de celui qui s’assied près de toi et sans demander
te raconte son histoire,
marches sales de déchets
et humectées de neige foulée
nostalgie de la grosse horloge sur le quai
fixée dans l’obscurité et le froid
elle paraît interdire au temps de s’écouler,
nostalgie de cette enfant slave agrippée à ma jupe
alors que je m’arroge et tremble le mot maman,
nostalgie de celui qui ne cesse de te regarder droit dans les yeux
et ne demande même pas ton nom en s’en allant.

È strano vedi come possa il vento
liberare il cielo e alleggerire in volo
le braccia degli alberi di nuovo genuflessi.
Prigioniera in casa manca ancora tanta luce
bevuta dal palazzo a pochi metri desertato,
mentre sul terrazzo i panni giocano coi fili
appesantiti danzano sgraziati e come ignari
del tempo segreto che battuto dal silenzio
da mesi nel quartiere non fa che replicare
la bellezza dura dei tuoi occhi nell’andare
la tragica saggezza che traveste le paure
le grida dei bambini in quel cortile
così pure.

C’est étrange, vois-tu
comme le vent dégage le ciel et
soulage les bras suspendus des arbres
une fois encore à genoux.
Prisonnière suis-je dans une maison à la lumière blême
avalée par le palais à quelques mètres délaissé,
tandis que là-haut sur la terrasse le linge joue avec les fils
mais trop lourd il danse sans grâce
et semble méconnaître le temps secret vaincu par le silence
qui depuis des mois dans le quartier ne fait que redire
la beauté sévère de tes yeux en t’en allant
la vérité tragique qui déguise les peurs
ainsi que les cris des enfants dans la cour.

Novembre si ribella all’ assalto dell’inverno
grandi crepe dilatate nelle nuvole dal vento,
un passo si appoggia lentamente dopo l’altro
tentando di alterare il volgere del tempo,
abitiamo un anno intero la distanza di una sera
vorrei essere di strada ma la strada non è chiara,
saperti dietro i vetri è la nuova vocazione
rigiro in bocca il fiato come una preghiera
ma il battito ha il ritmo di un’altissima canzone.
Il buio è disegnato in cerchi brevi dai lampioni,
auto in fila indiana sono stanche di arrancare
aprendosi per terra un varco lucido d’asfalto,
loro sono giovani e spogliate di tormento
insanabile sui viali a tarda notte il gelo.

Novembre résiste à l’assaut de l’hiver
le vent élargit les fissures dans les nuages,
un pas s’appuie lentement après l’autre
telle une tentative de modifier le cours du temps,
l’éloignement d’un soir nous l’habitons une année entière
je voudrais être le chemin mais il est obscur
ce qui m’attire encore c’est ta présence derrière la vitre
je rumine le souffle dans la bouche comme une prière
mais le battement a le rythme d’une chanson solennelle.
Les réverbères dessinent l’obscurité par petits cercles
voitures alignées fatiguées d’avancer péniblement
s’ouvrent un passage brillant d’asphalte,
elles sont jeunes et dépouillées de tout tourment
tard dans la nuit la morsure du gel frappe les boulevards.